7ème Appel du Patriarche Maronite
sur la situation et l'avenir du Liban
Depuis l'an 2000, nous avons pris l'habitude de diffuser, en cette période de l'année, un appel destiné à nos fis et à nos frères libanais, en particulier aux chrétiens, pour aborder avec eux la situation sociale et politique que nous avons eu à confronter tous ensemble, une année après l'autre, depuis cette date.
Dans chacun de ces appels, nous nous efforcions de relever le moral abattu des Libanais et de leur redonner de l'espoir face aux difficultés qu'ils ont traversées et surtout face au sentiment de désespoir né du fait qu'ils ne jouissent pas , dans leur propre pays , du pouvoir de décider de ses affaires, qu'il existe au-dessus de leur volonté des volontés supérieures disposant du pays à leur guise et entraînant les Libanais là où ils ne veulent pas aller. Nous remercions le Ciel que ce sentiment se soit quelque peu résorbé après la disparition de l'hégémonie dont ils se plaignaient dans leur grande majorité, même s'il y a encore des nostalgiques de cette période, convaincus qu'un retour en arrière les rétablirait dans leur ancienne influence.
Premièrement : Les problèmes nationaux
1 – Le défit de participation nationale
Aujourd'hui, nous constatons qu'il existe de nombreux problèmes qui créent chez nous le sentiment qu'en dépit de la disparition de l'hégémonie, nous continuons à subir le contrecoup de questions qui se sont posées sur la scène libanaise de manière inattendue. Ces questions se rapportent à la division des rangs, qui fait des Libanais des factions en conflit les unes avec les autres, tantôt de manière dissimulée et tantôt flagrante.
Chaque faction prétend qu'elle souhaite tout le bien pour le Liban. Mais dans la pratique, il semble que les intérêts factieux prennent le pas sur ceux de l'ensemble des Libanais. C'est une maladie dont il faudra se débarrasser si l'on veut préserver la sécurité, la tranquillité et la prospérité de notre pays.
Les symptômes de cette maladie apparaissent au niveau de l'autorité présidentielle, surtout en cette phase dangereuse que traverse le Liban et au cours de laquelle l'équilibre politique sur lequel repose la coexistence a disparu.
Ainsi, les chrétiens ont le sentiment que leur participation à la détermination du sort du pays est devenue marginale, du fait de l'effacement du rôle de la première présidence dont le tenant est censé être le parrain de la vie politique et un arbitre entre les Libanais.
Le boycottage de cette présidence par les responsables internationaux et tous les leaderships politiques du pays pèse lourdement dans l'esprit des Libanais, en particulier des chrétiens maronites. Ce boycottage a privé le pays de l'équilibre politique dont il a besoin et qui est un facteur de tranquillité fondamental pour l'ensemble des Libanais. Cette situation est de nature à ôter avec le temps, le prestige et l'efficience de la première magistrature et c'est pourquoi il est nécessaire d'y trouver une solution.
2 – L'égoïsme individualiste
L'intérêt national supérieur est respecté lorsque les postes de responsabilité dans le pays reviennent à ceux qui les méritent, c'est-à-dire ceux qui ont recours à une concurrence démocratique pour les remporter, plutôt que ceux qui se livrent à une course effrénée et à des pugilats . De ce fait, les maronites, dont relève le poste de président de la République, sont tenus de respecter les règles de la concurrence, à condition que cette concurrence se limite à des candidats jouissant de caractéristiques, de compétences, d'esprit de sacrifice et de capacités psychologiques et morales les habilitant à accéder à ce poste.
L'ambition est une caractéristique humaine, naturelle et souhaitable, mais à une condition : que l'ambitieux ait des qualités l'habilitant à parvenir à l'objet de son ambition et surtout à ne pas permettre que la présidence devienne un levier permettant aux intéressés – que ce soit des individus, des groupes ou des Etats – de l'exploiter au service de leurs intérêts propres , au détriment de ceux du pays et de tous ses fils. Faute de quoi, toute l'aura de la présidence devient un instrument au service d'objectifs très éloignés des intérêts des Libanais.
La présidence est un poste élevé qui nécessite impérativement de celui qui prétend y accéder pondération ,grande expérience, objectivité, capacité de se placer au-dessus des basses considération et sacrifice au service des citoyens .
3 – L'égoïsme factieux
Nous constatons que cet égoïsme finit par nuire aux groupes et aux communautés quand chacune des factions, au lieu de coopérer avec les autres pour le bien de la nation ,se livre à une course effrénée et guerroie pour obtenir son dû , comme si la nation était sa propriété et qu'elle n'avait pas de partenaire en son sein. Dans cette situation l'Etat et ses institutions deviennent les victimes de ce pugilat. C'est ainsi qu'on voit les chefs de chacune de ces communautés s'employer à placer un maximum de leurs hommes liges et de leurs clients au sein de la Fonction publique bien au-delà des besoins de l'Etat, et sans prendre en considération leur compétence ou leur incompétence, la seule condition étant qu'ils appartiennent à la communauté en question et qu'ils fassent acte d'allégeance à ceux qui les ont nommés. Cela aboutit à corrompre la moralité et la Fonction publique, à détruire les institutions gouvernementales et à consolider le clientélisme.
Le Liban est jalousé parce qu'il est la patrie des minorités qui coexistent en sécurité, en paix et dans la concorde, quelles que soient leur religion ou leur communauté, dans la mesure où chacune d'elles est censée rechercher le bien commun de la nation. Cela au moment où le monde est divisé en groupes religieux et sectaires qui luttent entre eux. Parmi ces groupes, certaines se livrent à des attentats qui tuent en un seul coup des centaines d'innocents et sèment la terreur dans plusieurs pays, grands ou petits. En conséquence , les gens vivent dans la peur permanente pour leur sécurité, leur tranquillité et leur vie. Ce qui nourrit cet état de peur, c'est que des groupes terroristes n'hésitent pas dans certains pays à tuer les innocents et les civils, même en se suicidant pour atteindre leurs objectifs (…).
4 – L'unilatéralisme
Il existe au Liban 18 communautés, chacune d'elles jouissant des mêmes droits et devoirs que toutes les autres , en vertu de la Constitution libanaise. Chaque fois qu'un groupe communautaire s'est livré à un acte unilatéral ayant des répercussions sur le pays , ce sont des désastres qu'il a entraîné. Les exemples sont nombreux. Il y en a eu au moins quatre durant le dernier demi-siècle . En 1958 d'abord, quand a commencé une série de décisions unilatérales de la part de certains groupes, déclenchées par l'orientation de l'un d'eux en faveur du pacte de Bagdad et de la doctrine Eisenhower . Cela a conduit à la première explosion.
Plus tard, un autre groupe a considéré les organisations palestiniennes comme étant son armée et a livré le territoire libanais à la lutte nationale palestinienne au détriment de la souveraineté de la nation, ce qui a provoqué la deuxième explosion .
Enfin, un groupe libanais a unilatéralement décidé de maintenir son arsenal après la libération de la plus grande partie du Liban-Sud , en 2000, et cela en contradiction avec les dispositions de Taëf , conclues en 1989. Ce groupe s'est transformé en une organisation religieuse, militaire et politique, ce qui a entraîné la guerre le 12 juillet 2006 .
Dans toutes les situations mentionnées, des puissances internationales et régionales se sont ingérées et ont soutenu telle ou telle communauté. Et chaque fois, les graves événements qui se sont produits en moins d'un demi-siècle du fait de l'unilatéralisme de telle communauté ou de tel groupe de Libanais ont coûté à la nation sa sécurité, sa prospérité et le bien-être de ses fils.
La décision , surtout celle qui se rapporte à la guerre et à la paix, devra revenir à l'Etat seul, qui représente tous les Libanais. C'est d'ailleurs une notion reconnue dans tous les Etats du monde .
Deuxièmement : Ce que nous vivons aujourd'hui
1 – La solidarité
La tempête qui s'est abattue sur le Liban y a laissé des destructions que le pays ne pourrait réparer que dans de longues années, des dégâts évalués à 15 milliards de dollars et peut-être davantage, sans parler des pertes humaines et parmi elles, des enfants. A cela s'ajoutent les habitants de villes et de villages entiers qui se sont retrouvés sans abris . Quand ils se sont retournés chez eux, à la suite de 33 jours de combats féroces, ils ont trouvé au moins des dizaines de villes d'appartements totalement détruits . Plus de ponts, plus de câbles de téléphone et d'électricité, et le pays tout entier reste soumis à un blocus aérien, maritime et terrestre continu, avec tout ce que cela signifie comme agression contre la souveraineté du pays et comme sentiment d'humiliation.
Ce qui console quelque peu les Libanais, c'est qu'ils ont fait face à l'agression et à la crise la main dans la main. Ainsi, les habitants des régions épargnées par les bombardements ont accueilli leurs frères libanais de toutes les communautés et cela a permis à la fraternité interlibanaise de s'exprimer le mieux possible. Les sinistrés ont ainsi ressenti le lien qui les rapproche de leurs frères libanais, quelle que soit leur appartenance religieuse , un lien national contre lequel les crises ne peuvent rien. Ils ont partagé leurs repas , leurs boissons, leurs soucis et leurs espoirs. Et tous ont eu le sentiment d'être les fils d'une seule nation.
Un autre phénomène encourageant réside dans l'initiative de certains nantis (…) qui se sont engagés à financer les ponts détruits, chacun dans sa région. Ce phénomène , expression d'une générosité de cœur autant que du portefeuille, a englobé presque toutes les régions.
Cela s'ajoute aux actions des organisations de secours locales et mondiales qui se sont lancées dans l'expédition d'aides humanitaires aux diverses régions libanaises et aussi à l'octroi par certains Etats arabes frères et des pays amis de dons important pour la reconstruction de certains villes et villages libanais détruits et d'aides destinées à permettre la renaissance du Liban . Ces Etats doivent être remerciés pour le sentiment humain dont ils ont fait preuve à l'égard du Liban sinistré.
2 – La confiance ébranlée
Un des résultats de cette guerre au Liban est que de nombreux Libanais ont quitté leur pays , et la plupart d'entre eux sont des jeunes dotés de compétences scientifiques. Ils sont partis le cœur serré et la larme à l'œil, peut-être pour toujours. Parce qu'ils ne sont pas en mesure d'affronter chaque dix ans ce que leurs pères ont construit ou ce que leurs propres efforts ont généré .
Troisièmement : Ce à quoi nous aspirons
1 - Restaurer la confiance perdue
La situation actuelle , bien que pénible, ne saurait abattre la solidité des Libanais. Qui veut bien relire l'histoire du Liban saura que les fils de ce petit pays n'ont jamais connu une vie de repos. Ils ont toujours été et ils restent la cible des tiraillements et des ambitions de leurs voisins et de leurs frères. Ces derniers l'ont méprisé, se sont moqués de son sort, mais ils ont toujours regretté ce qu'ils en ont fait. Parce qu'ils ont vu en lui leur université, leur cénacle littéraire, leur hôpital, leur énergie créatrice et leur génie intellectuel et poétique.
C'est pourquoi nous appelons nos fils et nos frères libanais, et nous nous adressons en particulier aux habitants du Liban-Sud, pour qu'ils renouvellent leur confiance dans leur petit pays qui a été décrit comme étant un modèle de démocratie et de coexistence entre musulmans et chrétiens à une époque où le terrorisme a réparti les gens entre assaillants et assaillis. Ils ont fait de ce monde un enfer, alors que Dieu a voulu en faire un lieu de repos, de tranquillité et de paix, en attendant le retour à Lui pour participer à son bonheur dans le monde à venir.
2 – L'Etat référence
Seul l'Etat est en mesure d'insuffler la confiance et la tranquillité dans les esprits des citoyens. Ceux qui le dirigent sont ceux-là mêmes qui sont élus par le peuple pour légiférer, conclure les traités, etc. Le Parlement, censé être la résultante d'une opération électorale conforme aux règles, représente les orientations du peuple libanais dans leur diversité. L'alternance au pouvoir est une nécessité aux yeux des électeurs libres.
Il faut que les Libanais se mettent solidement dans la tête que rien ne peut les sauver mis à parts l'Etat fort, juste, à la tête duquel alternent des hommes et des femmes dotés d'instruction, de qualités morales et nationales au-dessus de tout soupçon.
Comme il serait bon pour le peuple libanais de se laisser convaincre de revenir à ce qu'avaient inauguré ceux qui l'ont précédé , au moment de l'indépendance , lorsque tous les Libanais , de toutes les confessions, se sont répartis entre deux blocs qui se sont alternés au pouvoir.
Nous espérons que les leçons répétées nous ont appris que nous ne devons plus compter que sur l'Etat, non pas sur les mini-Etats. Un Etat fondé sur des bases solides de sorte qu'il est responsable de tous ses fils. Miser sur l'étranger, quel qu'il soit, conduit inéluctablement au chaos à l'intérieur . Les exemples sont nombreux et clairs.
Cet Etat se doit de parrainer tous ses fils à égalité. Il ne doit pas préférer les membres d'une communauté déterminée à d'autres. Il doit préserver les droits de tous, citoyens et communautés , dans la participation réelle et effective au pouvoir. Les portes de l'administration doivent être ouvertes à tous, sans discrimination. Voilà ce qui éviterait la guerre civile et empêcherait les déshérité ou les exclus à se recroqueviller ou émigrer.
Nous exhortons en conséquence l'Etat à prendre toutes ses responsabilités en main à l'égard des habitants du Sud sinistré et à œuvrer pour son développement en y créant des projets économiques susceptibles d'enraciner les habitants dans leur terre . Nous espérons aussi que ce soit l'Etat qui supervise la distribution des aides fournies par les pays et le ONG, par le biais des organismes et des commissions soumis à son contrôle, avec tout ce que cela suppose comme réactivation nécessaire de ses services.
Toute assistance prodiguée par une formation, un parti ou une organisation hors du champ de l'Etat , ou de façon isolée, pourrait susciter de nombreuses interrogation chez les Libanais .
Conclusion
A présent que nous sommes parvenus à ce point, nous considérons qu'il est désormais un devoir pour les Libanais de tous bords de se retrouver autour d'un dénominateur commun, celui qui consiste à se consacrer à leur patrie , le Liban pour panser ses blessures, la reconstruire sur des bases constantes, loin des haines et des petites ambitions (…).
Le Liban a besoin aujourd'hui de profiter du climat de parrainage international autour de lui et de consacrer ce climat en s'engageant à appliquer les dispositions des résolutions de l'ONU. D'autant qu'une telle application mènerait à parachever la libération du territoire sous occupation, à restaurer sa souveraineté nationale sur tout son sol, par le biais des forces de l'ordre légales, capables de protéger les frontières contre toute attaque ennemie, à préserver la coexistence et à édifier l'Etat démocratique, efficace et juste.
Mais tout cela n'et réalisable que si tous les Libanais sont à égale distance entre eux à l'égard de tous les voisins et amis. Autrement dit que les communautés ne devraient pas prêter allégeance à tel ou tel pays sous prétexte de parenté religieuse ou sectaire.
Le Liban se doit aussi de respecter sa Constitution, ses lois et ses coutumes. Il doit savoir que chaque atteinte à la Constitution provoque un grand déséquilibre , que toute violation des lois le place dans une impasse dont il ne sait pas comment sortir, et que toute ignorance des coutumes entraîne des désastres et brise l'équilibre établi entre ses fils et ses communautés. Les expériences répétées et de plus en plus rapprochées doivent nous avoir appris que la politique des axes nous fait du tort, surtout si une communauté s'y prête unilatéralement, hors de l'Etat.
Nous désirons être francs avec tout le monde autant qu'il souhaite l'être avec nous. C'est ainsi que le Liban continuera d'être la patrie du savoir, de la démocratie, de la liberté et de la paix.
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